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“La Crime de la Renarde” de Michèle Lajoux

“La Crime de la Renarde” de Michèle LajouxViolés, suicidés, assassinés, enlevés, maltraités, ou encore victimes d’inceste : nos petits en voient de toutes les couleurs et des plus terribles dans les romans qui sortent en cette rentré d’hiver.

Ainsi Régis Jauffret, qui publie le très attendu Claustria [Seuil], ne raconte-il-pas autre chose que les détails très enquêtés de l’affaire Fritzl, cet autrichien qui a séquestré sa fille pendant vingt-quatre ans et lui a fait sept enfants, dont un mort-né, qui a fini directement dans la chaudière ?

Le roman de Philippe Besson, Une bonne raison de se tuer [Julliard], qui démarre par les funérailles d’un adolescent suicidaire ou encore Belle famille [Gallimard], le deuxième roman d’Arthur Dreyfus, 26 ans, qui s’inspire de l’affaire Madeleine McCann, une fillette de 3 ans, enlevée dans un complexe de vacances au Portugal en 2007, et qui n’a jamais été retrouvée

L’enfance maltraitée a fait le miel de la littérature du XIX  siècle et mêmes des contes pour enfants (comment ne pas oublier la figure de Cosette dans le Misérables de Victor Hugo, ou les romans d’Hector Malot, que j’ai lus pendant mon adolescence). Ce qui est nouveau ici c’est la sexualité, le viol, la pédophilie dont on commence à parler -  après avoir subi la chape de silence pendant des siècles - depuis une dizaine d’année.

Quelque chose s’est libéré, les romanciers en sont l’expression.

L’enfance est quand même un thème majeur dans la littérature occidentale. C’est un thème très important qui a des représentations souvent très contradictoires. L’enfance ce peut être la blessure originelle, ce peut être aussi le paradis perdu. Ce qui est sûr c’est qu’en tout cas elle est le point de départ d’une narration et elle est souvent le point de départ  d’un roman qui est traditionnellement une initiation, un apprentissage, l’histoire d’une formation.

L’époque est ouvertement moins violente avec les enfants : on n’a plus le droit de les frapper, de les laisser mourir de faim. On idéalise leurs compétences, on les hyper-responsabilise. On leur parle comme à des adultes, mais on oublie que ce ne sont que des enfants. Emerge alors une forme plus subtile de violence sociale, mais réelle et mal prise en compte.

Et comme souvent, les romanciers disent mieux  de la société que les essais.

DansLa Crime de la Renarde [ed. Le Cherche-Midi], Michèle Lajoux brosse le portrait d’une jeune mère infanticide.

Cendrine a été condamnée à vingt-cinq ans de prison pour infanticide : elle a tué son propre petit garçon.

Cendrine (ainsi appelée pour le Jour des Cendres, synonyme d'une vie brûlée<<Cendrine avec un C (…) il m’arrive souvent de sentir comme un goût de cendre dans la bouche et d’avoir la gorge envahie par des poussières de cendre>>)est une jeune femme fragilisée.

Cendrine est alexithymique.

La psychologue de l’établissement lui a demandé de mettre des mots sur son acte. Elle commence à écrire plusieurs cahiers. La jeune femme qui n’avait pas l’habitude d’exprimer ses pensées, même pour elle-même, va prendre conscience de ce qu’elle a fait, des raisons qui l’ont fait agir. Elle va ainsi retrouver une forme de délivrance.

En écrivant, Cendrine, qui ne s’est jamais penchée sur son passé, déterre des blessures enfouies. C’est l’histoire d’une enfant détruite, d’une féminité impossible, d’une grande solitude non perçue comme telle. Une histoire exceptionnelle qui se révèle peu à peu, au fil des souvenirs, qui s’imposent sans ordre chronologique.

Des thèmes forts, donc, une mère infanticide. Un thème dérangeant, lourd.

Pourquoi écrire sur une mère tueuse de son propre fils ?  Je suis curieuse et j’écris un mail à l’auteur pour lui poser mes questions.

Question : J’ai remarqué que (surtout pour cette rentée d'hiver) pas mal de romans parlent de l'enfance maltraité, pourquoi un romans sur une mère infanticide?

Michèle Lajoux: Un soir aux actualités télévisuelles j'ai vu une jeune femme qui prétendait que son fils lui avait été enlevé. Immédiatement, j'ai pensé qu'elle l'avait tué. Ce qui s'est révélé exact quelques jours plus tard. A l'époque, j'écrivais mon précédent livre Le guetteur du midi mais j'ai pris le temps d'écrire une petite nouvelle de deux pages pour me souvenir de son histoire. Quand mon livre a été terminé j'ai décidé de faire un véritable roman de ce fait divers. Entre-temps, le procès avait eu lieu et j'ai appris qu'elle avait été condamnée à vingt cinq années de réclusion. Cela m'a interpellée. Je me suis demandé comment on pouvait aborder une durée d'enfermement supérieur à son âge.
Dans mon roman il y a deux enfances maltraitées, la sienne et celle de son fils qu'elle a assassiné.
Dans tous mes romans je m'intéresse aux problèmes des femmes. Ici il y a l'infanticide et l'enfermement. L'infanticide est un crime typiquement féminin. Quant à l'enfermement il n'est pas ressenti de la même manière pour un homme que pour une femme.

Q. : L'écriture est-elle une forme de résurrection et délivrance?

RJe ne sais pas si l'écriture délivre mais je pense que transformer en phrases les blessures que l'on a subies, que mettre des mots sur des sensations, des sentiments, aide à les assumer. L'héroïne dit "Si j'avais su le mot, j'aurai eu moins peur" L'écriture me paraît une sorte de catharsis. Elle permet à la vérité de se révéler et cette vérité est une délivrance. Je crois que l'on peut renaître, en assumant son crime.

«Je suis une meurtrière. Je sais pourquoi. A présent j’ai recouvré la raison. Je suis délivrée.»

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