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Deux romans d’Henri Béraud. 90 ans et toutes leurs dents

Deux romans d’Henri Béraud. 90 ans et toutes leurs dentsA chaque année, enrhumée à l’approche de l’automne, la littérature française éternue sur les bancs des librairies une abondante pléthore de romans, où les coqueluches de la presse et les poulains des grandes maisons, enrubannés de rouge, se mêlent au cortège des débutants. C’est la  « rentrée littéraire », qui est un peu à l’univers du bouquin ce que l’arrivée du Beaujolais nouveau est au monde du bistrot. Les magazines féminins s’activent et passent au peigne fin les coiffures des jeunes auteurs (si si, c’est arrivé) ; les gens sérieux s’occupent de mettre de l’ordre dans le tohu-bohu ; les gens plus sérieux encore, ces emmerdeurs, bâillent à s’en décrocher la mâchoire et regrettent déjà la paix sépulcrale du mois d’août, la morte-saison de l’actualité.

Etant moi-même de ces gens peu recommandables, à l’approche du Goncourt 2011[1] j’ai eu l’idée d’un petit jeu dont j’espère faire une habitude : au lieu de me farcir l’incontournable it-book de cette fin d’année (sauf le respect de l’éponyme du prix, Edmond, que j’aime beaucoup), j’allais lire son homologue d’il y a un siècle, tiens ! Manière de voir si mes confrères de la belle époque – ceux qui se moquaient de la rentrée littéraire de 1911, par exemple – avaient raté une bonne lecture, et si la gloire souvent éphémère qui sourit à ces classiques de quelques mois est toujours aussi aveugle que cela.

Malheureusement, le prix Goncourt de cette année-là, Alphonse de Châteaubriant, s’illustra par la suite comme écrivain catho-nazi aux allures collaborationnistes, et échappa de justesse à la peine capitale en s’expatriant en Autriche. Ça commençait mal ! Hélas, son collègue d’une dizaine d’années après, Henri Béraud, accusé en 1944d’« intelligence avec l’ennemi », fut lui-aussi à deux doigts de finir comme Brasillach, je veux dire fusillé, mais s’en tira avec quelques années de bagne grâce aux bons soins du roi d’Angleterre, qui souffla un mot à l’oreille de De Gaulle (le piquant de l’histoire tient à ce que Béraud était l’auteur de plusieurs pamphlets violemment antibritanniques).

Heureusement qu’à mi-chemin entre les deux on a eu Barbusse avec Le Feu

Cependant, comme je venais à peine de lire un portrait fort sympathique dressé par un de ses confrères et concitoyens lyonnais qui avait connu Béraud à sa meilleure époque, et qui le peignait comme une espèce de Théophile Gautier plus grand que nature, sanguin et romanesque, je me suis retenu de sauter à 1931, où m’attendait Jean Fayard, l’éditeur (qui avait collaboré lui-aussi, hein, mais à la « France Libre »). Je tenais mon candidat !

Si Roman Gary est connu pour avoir été couronné deux fois, en 1956 et en 1975, ce qui est défendu par le statut de l’Académie (ce malin avait soumis un deuxième roman écrit sous pseudonyme), Béraud est à ma connaissance le seul qui remporta le Goncourt avec deux romans d’un seul coup : Le Martyre de l’obèse (un sacré titre pour l’âge de nos bisaïeuls !) et Le Vitriol de lune. Est-ce dire qu’il fallait deux bouquins d’antan pour faire un Goncourt d’aujourd’hui ? C’est ce que j’allais découvrir.

Le Vitriol de lune est un petit roman historique, une mince et nerveuse rêverie dix-huitièmiste brodant autour de la mort de Louis XV une tapisserie d’intrigue, aventure et atmosphère. Hanté par le souvenir du would-be régicide Robert-François Damiens, dont le supplice atroce, connu de tous les lecteurs de Foucault et Casanova, est décrit dans les pages centrales avec force détails gluants, il raconte l’histoire d’un mystérieux républicain Gênois en exile, révolutionnaire avant la lettre, et de son neveu, Blaise, un jeune homme langoureux et songeur qui fait office de protagoniste. Entre cabales de Jésuites, ministres déchus et combines de courtiers, ces deux héros d’un romantisme sec et laconique se glissent discrètement – moyennant le poison miraculeux qui donne au roman son joli intitulé – dans les coulisses d’une histoire de France où la monarchie, déjà condamnée, connaît ses derniers fastes. Mâtiné de vieux français et de cet italien un peu fantaisiste qu’on retrouve parfois sous la plume des écrivains plus soucieux d’effet que d’orthographe, Le Vitriol de lune se signale par un style à la fois très sobre et précieux, peuplant un décor d’estampe en noir et blanc de parfums rares, reflets, tintements et pans de lumière découpés dans l’ombre. L’écriture est goncourtienne au sens le plus stricte du terme : sombre, elliptique, bâtie par petites touches « impressionnistes » et habitée par des silences pensifs. Si bien qu’en faisant fi de la chronologie on pourrait décrire ce petit livre comme le fils illégitime des Frères Zemganno et de Tous les matins du monde de Pascal Quignard, grandi sous le regard aimable du neveu de Rameau. Documenté et riche en détails pittoresques, le roman a une bonne digestion, je veux dire par là qu’à quelques borborygmes près l’intégration des sources livresques et de la narration se fait sans encombres.

Sans être un chef-d’œuvre, loin de là, ce Vitriol de lune se parcourt avec plaisir et satisfaction, et n’accuse son grand âge que par quelques rares affectations de style. Réimprimé en « Folio » avec une date de copyright plus récente, disons 2011, il tromperait et peut-être fascinerait plus d’un lecteur. Un petit bouquin racé qui à 90 ans sonnés trouve encore la force de moucher les écrivains de moindre talent qui ont bricolé depuis avec l’âge de la Pompadour et de la Du Barry. Ma note : 7/10.

Deux romans d’Henri Béraud. 90 ans et toutes leurs dentsLe Martyre de l’obèse est une toute autre histoire. Autant le Vitriol, roman en culotte et redingote, était raide et digne, presque gravé à la pointe sèche, autant celui-ci est bavard, expansif, burlesque, charnu, pétillant d’esprit et de malice. Un petit Botero. Il ressemble en cela à son auteur, qui fut loquace et adipeux à souhait (avant de s’astreindre vers quarante ans à un régime que l’on dit avoir été efficace). C’est le monologue débordant d’un jeune homme XXL qui déballe à une connaissance de brasserie l’histoire de son amour ingrat pour la femme d’un ami, sentiment tragicomique que le monde a du mal à prendre au sérieux. Il ne fait pas bon vivre quand on a dépassé le quintal ! Pleine d’humour, de délicatesse et de feux d’artifice d’élocution, « parlée » autant que l’usage de écriture le permet, cette hilarante phénoménologie de la personne obèse, qui fait de l’existence des « homme de cent kilos » une rocambolesque épopée moderne, tout en débusquant les lieux communs et les idées reçues (la jovialité, la santé, le bon cœur qui seraient l’apanage de l’embonpoint), est une découverte surprenante. Bourré d’observations pénétrantes et d’expérience vécue, mais transfigurée par l’esprit et l’intelligence, ce roman qui n’en est pas un frappe dès la première page par sa justesse, sa personnalité, sa verve et son équilibre sans aigreur. Le style décousu et narquois est complètement purgé de l’ancienne gaîté à papa, de l’intonation « IIIe République » des humoristes d’avant la Grande Guerre. C’est moderne et tranchant, sans en perdre la bonhomie et la chaleur au second degré qui font son charme. C’est aussi « le » livre d’un auteur qui allait coucher sur papier, une fois pour toutes, sa vision du monde, son expérience individuelle d’homme corpulent, et le savait. On dit parfois des bouquins ayant survécu en bon état à la traversée d’un siècle qu’ils « n’ont pas une ride ». Celui-ci – que ce soit l’effet lifting de la chair tendant la peau de l’intérieur ou bien, paradoxalement, l’essentialité et la souplesse du style – on pourrait le réimprimer tel quel. Non, il le faudrait bien. Un petit bréviaire dodu pour une époque de salade-crudités. Ma note : 8,5/10.

Allez, demandez-moi, au sortir de ma machine à remonter le temps, si ça en valait  la peine d’aller fourrager dans les prix littéraires de l’époque d’Adam et Eve. Est-ce que la qualité de la marchandise était meilleure ? Est-ce que le blé poussait plus haut ? Ça, je ne saurais le dire. Ce n’est peut-être pas la bonne question. Mais je suis passablement convaincu que redécouvrir les bons morceaux oubliés, quand il y en a, n’est pas moins utile à l’avancement de l’humanité que tartiner sur la dernière collection automne-hiver. Au fait, que pensez-vous de la coupe de cheveux de Beigbeder ?



[1]Ce billet a été esquissé en novembre 2011, avant que le prix ne soit attribué.

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